Archives Foccart, retour sur le coup d’Etat de Bokassa - RFI
  • Pourquoi la France a-t-elle laissé faire le coup d’Etat de Bokassa contre David Dacko en janvier 1966 ? Pourquoi n’est-elle pas intervenue, alors que depuis 1963 s’était élaborée une doctrine de protection du pré carré français en Afrique ?

    Cinquante ans après les événements, RFI publie douze documents du fonds Foccart qui permettent de mieux comprendre les ressorts de ce coup d’Etat : ils décrivent le jeu ambigu du président Dacko qui affirme à plusieurs reprises son attachement à la France tout en se laissant séduire par la Chine populaire. Ils confirment l’importance accordée par les décideurs français de l’époque à la francophilie de Bokassa, au-delà de tout autre argument.

    Photo : Juillet 1960, année de l'indépendance de la République centrafricaine, David Dacko, président, prononce un discours. Son cousin, le lieutenant Jean-Bedel Bokassa, au second plan sur la photo, est alors attaché militaire à la présidence. © AFP

    Textes : Laurent Correau

  • Un équilibre fragile au sein des forces de sécurité

    Marcel Bigeard, l’un des officiers français dont le nom a marqué la guerre d’Algérie, a dirigé de 1960 à 1963 le 6e Régiment interarmes d’outremer (RIAOM) installé à Bouar. Il est appelé en décembre 1963 par le président Dacko pour préparer un projet de réorganisation de l’armée centrafricaine. Une copie de son rapport a été remise à Foccart. On y constate que l’armée de terre a été dimensionnée a minima : elle compte 373 éléments au 1er janvier 1964, aux côtés d’une gendarmerie qui compte, elle, 490 éléments. La gendarmerie totalise 56% du budget de l’armée, l’armée de terre 31%. Ce déséquilibre structurel nourrira des rivalités personnelles. Jean-Bedel Bokassa, qui a été désigné comme chef d’état-major de la défense nationale, est censé coiffer toute la structure. Mais il ne parviendra pas à imposer son autorité à Jean Izamo, choisi pour diriger la puissante gendarmerie. (Source : Arch. nat., AG/5(F)/1948)

    Photo : Extrait du « dossier Bigeard » non daté. © Archives nationales

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  • Le coup de théâtre chinois

    Le 29 septembre 1964, à l’occasion de la signature d’accords de coopération sino-centrafricains, le vice-ministre chinois du Commerce extérieur Lu Nsu Chang annonce l’établissement prochain de relations diplomatiques entre Bangui et Pékin. La nouvelle prend les autorités françaises par surprise. « Cette évolution dans l’attitude de la RCA avait été soigneusement tenue secrète, dit le télégramme, et rien n’avait filtré dans l’entourage des conseillers du président. Celui-ci paraissait n’avoir pas fait son siège dans cette affaire ces tout derniers jours encore, et semble ne s’être décidé que très tardivement sous la pression de ses habiles partenaires qui ont dû faire miroiter à ses yeux les avantages d’une importante assistance financière. » (Source : Arch. nat., AG/5(F)/1948)

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    Photo :Télégramme Diplomatique Bangui, 29 septembre 1964. © Archives nationales

  • Dacko souffle le chaud et le froid (1/2)

    Après sa décision surprise d’établir des relations diplomatiques avec la Chine, Dacko éprouve le besoin de fournir des explications à la France. Lors d’un entretien avec un officier français dont rend compte ce télégramme diplomatique, il indique qu’il a reconnu le gouvernement de Pékin pour satisfaire les aspirations « des éléments jeunes de son entourage » : les membres de la JENCA (Jeunesse Nationale Centrafricaine) le mouvement de jeunes du parti au pouvoir, le MESAN (Mouvement pour l’Evolution Sociale de l’Afrique Noire). Il déplore également le manque de souplesse de l’assistance française. L’officier qui a rencontré Dacko estime en tout cas que « les nouveaux développements de la politique centrafricaine ne semblaient pas réduire l’attachement de ce pays à la France ni laisser présager quelque désaffection. » (Source : Arch. nat., AG/5(F)/1948)

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    Photo : Télégramme diplomatique Bangui, 13 octobre 1964. © Archives nationales

  • Dacko souffle le chaud et le froid (2/2)

    Un peu plus d’un an après cette rencontre avec un officier français, David Dacko dit aux autorités françaises son inquiétude sur une éventuelle subversion intérieure ou sur des infiltrations extérieures. Il veut obtenir la garantie que la France interviendra « sur le champ en cas de besoin ». Faute de telles garanties, il menace de renforcer « les contre-assurances qu’il recherche déjà du côté du Congo Brazzaville et des rebelles ». Il dit également qu’il usera « bien qu’il n’en ait guère envie, des bons offices chinois. » (Source : Arch. nat., AG/5(F)/1949)

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    Photo : Télégramme diplomatique Bangui, 27 novembre 1965. © Archives nationales

  • Bokassa le francophile

    La francophilie débordante de Jean Bedel Bokassa se manifeste dès ses fonctions de chef d’état-major de l’armée nationale. On en trouve trace, par exemple, dans cette lettre adressée par Bokassa à l’ambassadeur Roger Barberot. L’officier supérieur vient remercier le représentant de la France qui a fait un don « inattendu » pour l’arbre de Noël de l’armée nationale. « Représentant de la France Immortelle, écrit Bokassa, vous serez, Excellence, le Français de la République Centrafricaine et celui que l’Armée Centrafricaine n’oubliera jamais dans son histoire. » (Source : Arch. nat., AG/5(F)/1948)

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    Photo : Lettre de Jean-Bedel Bokassa à l’ambassadeur Barberot, 22 décembre 1964. © Archives nationales

  • La France espère une reprise en main du MESAN

    Dans ce courrier qu’il adresse à Jacques Foccart peu de temps avant de devoir quitter la Centrafrique, l’ambassadeur de France Roger Barberot dit l’espoir qu’il place dans l’affectation de M.Dhomps, un militant politique de l’UNR (Union pour la Nouvelle République) et du RPF (Rassemblement du Peuple Français), au sein du parti au pouvoir en Centrafrique, le MESAN (Mouvement pour l’Evolution Sociale de l’Afrique Noire). Dhomps a été chargé d’aider à l’organisation du MESAN. La demande d’une telle affectation a été faite par Dacko lui-même lors du congrès de Berberati de 1964. « Sa présence peut surtout éviter que le MESAN n’ait recours à d’autres conseillers étrangers que les pays de l’Est sont toujours prêts à proposer pour de semblables tâches », explique Barberot. (Source : Arch. nat., AG/5(F)/636)

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    Photo : Lettre de l’ambassadeur Roger Barberot à Jacques Foccart, 11 mars 1965. © Archives nationales

  • Les pressions de l’aile progressiste du MESAN sur Dacko

    Dans ce rapport dressé trois semaines après son arrivée à Bangui, le nouvel ambassadeur de France se livre à un état des lieux du parti au pouvoir. Il rappelle l’historique du MESAN. Il décrit la situation de corruption qui le mine. Les représentants locaux du parti utilisent leur fonction comme « moyen de pression et d’enrichissement personnel ». Le MESAN, par ailleurs, est un parti divisé entre conservateurs et jeunes intellectuels progressistes qui représentent « l’aile dynamique et agressive du Parti ». « Le président Dacko a pour eux des sentiments mêlés, estime le rapport. Non sans nourrir pour eux quelques faiblesses, et tout en prenant soin de ne pas se voir tourné sur sa gauche, il les craint car il sait qu’ils le contestent. » (Source : Arch. nat., AG/5(F)/1949)

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    Photo : Rapport de l’ambassadeur Jean Français au ministre des Affaires étrangères, 13 mai 1965. © Archives nationales

  • Le coup d’Etat raconté à chaud

    Dans ce télégramme diplomatique envoyé au petit matin du 1er janvier 1966, l’ambassadeur Jean Français rapporte la rencontre inattendue, vers 4h30, de son attaché militaire, le colonel Méhay, avec Jean-Bedel Bokassa à l’hôpital. « Le colonel Bokassa s’est jeté avec effusion dans les bras du colonel Mehay et lui a confirmé qu’il venait de prendre le pouvoir ». Le nouvel homme fort de Bangui donne à Méhay des garanties sur le sort de David Dacko. En signe de bonne volonté vis-à-vis de la France, « Le chef d’état-major de la défense nationale a déclaré qu’il se proposait de donner 48 heures à l’ambassade de la Chine populaire pour quitter la RCA. » (Source : Arch. nat., AG/5(F)/1950)

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    Photo : Télégramme diplomatique Bangui, 1er janvier 1966. © Archives nationales

  • La France se cherche une position officielle (1/3)

    Dans les 72 heures qui suivent le putsch de la Saint-Sylvestre, le ministre français de la Coopération établit une note à l’attention du général de Gaulle, dans laquelle il décrit le nouveau pouvoir centrafricain. Le cachet « Vu » portant la croix de Lorraine montre que le document a été lu par le président français. Bokassa y est présenté comme « Un ancien capitaine de l’armée française, venu du rang ». Et son caractère d’« homme fruste, de formation primaire » est aussitôt contrebalancé par le fait qu’il soit « profondément marqué par son passage dans l’Armée française » « Il semble être resté très attaché à notre pays », dit le ministre de la Coopération. Ce dernier dit à propos de Bokassa : « Malgré ses sautes d’humeur semble être réellement prooccidental ». (Source : Arch. nat., AG/5(F)/634)

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    Photo : Extrait d’une note du ministre de la Coopération au général de Gaulle, 3 janvier 1966. © Archives nationales

  • La France se cherche une position officielle (2/3)

    Raymond Triboulet, le ministre de la Coopération, accompagne la note qu’il adresse à de Gaulle d’un carton destiné, lui, à Jacques Foccart. Il y dit ses craintes de voir la réponse française au coup d’Etat mal proportionnée : « Je sais que les Affaires étrangères préparent une déclaration réprouvant la prise de pouvoir de Bokassa : elle risque de nous l’aliéner. » Triboulet propose plutôt le rappel du chef du bureau d’aide militaire, le commandant Morin : « Il travaille avec Bokassa et celui-ci verra dans cette sanction un reproche indirect de son attitude ». (Source : Arch. nat., AG/5(F)/634)

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    Photo : Carton d’accompagnement de la note du ministre, 4 janvier 1966. © Archives nationales

  • La France se cherche une position officielle (3/3)

    Ce document est un projet de note à l’attention de l’ambassadeur de France à Bangui, Jean Français. Le pouvoir central y résume les lignes directrices qu’il fixe sur l’attitude à tenir vis-à-vis du putschiste. Des corrections sont faites de la main du général de Gaulle. Le document préconise une attitude d’expectative à l’égard du colonel Bokassa. Il invite à être vigilant aux conséquences « qu’une acceptation actuelle de notre part du fait accompli ne manquerait pas d’avoir en ce qui concerne le comportement des cadres militaires de formation française dans d’autres pays africains ». La note dit également que la France s’alignera sur la position des pays de l’OCAM, l’Organisation Commune Africaine et Malgache, qui semblent « a priori réservés ». Puis ces préconisations : « Vous n’effectuerez pas de démarches qui pourraient laisser penser que vous vous adressez au colonel Bokassa en sa qualité de chef de l’Etat et du gouvernement. Vous ferez en sorte que vos contacts avec lui aient lieu en dehors de votre Ambassade. Vous vous efforcerez également d’éviter de lui rendre visite dans sa résidence officielle. » (Source : AG/5(F)/3)

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    Photo :Note à l’ambassadeur Jean Français corrigée par de Gaulle, janvier 1966. © Archives nationales

  • En dépit du discours, reprendre les contacts

    La présidence française demande à l’ambassadeur Jean Français d’être dans une attitude d’expectative vis-à-vis du nouvel homme fort et de limiter au maximum ses rapports avec lui. Elle ne tarde pourtant pas à se mettre à la recherche d’un officier qui pourra être envoyé « pour rencontrer le colonel Bokassa ». Dans cette note du 22 janvier 1966, transmise au général de Gaulle par les services de Foccart (ceux du secrétariat des affaires africaines et malgaches), cinq noms sont proposés. C’est finalement un sixième officier, l’attaché militaire de l’ambassade, le colonel Méhay, qui sera choisi pour assurer ce lien avec le colonel putschiste. (Source : AG/5(F)/1950)

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    Photo : © Archives nationales

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